Acouphènes :
neuromodulation et neurofeedback, où en est la science ?
« J'ai vu une vidéo sur un appareil qui stimule la langue. » « Un casque EEG pour entraîner son cerveau contre l'acouphène, ça marche ? » Nos patients nous posent ces questions chaque mois. Les techniques de neuromodulation et de neurofeedback ont fait l'objet de vraies études, parfois solides, parfois très préliminaires. Nous avons repris les essais publiés pour vous dire ce qu'ils montrent, et ce qu'ils ne montrent pas.
Pourquoi viser le cerveau pour soigner un acouphène
Dans la grande majorité des cas, l'acouphène accompagne une perte auditive, parfois discrète. Quand l'oreille interne envoie moins d'information, les neurones des voies auditives compensent : leur activité spontanée augmente et se synchronise. Votre cerveau perçoit alors un son qui n'existe pas dans l'environnement. Les réseaux de l'attention et des émotions décident ensuite si ce son reste un bruit de fond ou devient envahissant.
La neuromodulation cherche à modifier cette activité par une stimulation extérieure : électrique, magnétique ou sonore. Le neurofeedback propose une autre voie : vous apprenez à modifier vous-même votre activité cérébrale, en la voyant s'afficher en temps réel.
Le tableau d'ensemble
| Technique | Principe | Ce que montrent les études |
|---|---|---|
| Son + stimulation de la langue (Lenire) | Sons dans un casque, impulsions électriques légères sur la langue, 12 semaines à domicile | Grands essais, baisse de la gêne ; bénéfice supérieur au son seul chez les acouphènes modérés à sévères. Essais financés par le fabricant. |
| Son + stimulation somatosensorielle (université du Michigan) | Sons couplés à une stimulation électrique du visage ou de la nuque, synchronisés à la milliseconde | Un essai randomisé de 99 patients, efficace chez les personnes dont l'acouphène varie avec les mouvements de la mâchoire ou du cou. Pas encore commercialisé. |
| Stimulation du nerf vague | Électrode implantée au cou, couplée à des sons | Étude pilote de 30 patients, différence entre groupes non significative. Chirurgie nécessaire. |
| Stimulation magnétique transcrânienne (rTMS) | Bobine magnétique posée contre le crâne | Résultats incohérents. La recommandation européenne 2019 la déconseille. |
| Stimulation électrique transcrânienne (tDCS, tACS) | Faible courant par électrodes sur le cuir chevelu | Sans danger, mais sans effet démontré sur l'acouphène. |
| Neurofeedback EEG | Vous apprenez à modifier vos ondes cérébrales guidé par un retour visuel ou sonore | Baisse de la gêne dans plusieurs essais, mais l'effet ne semble pas lié à l'onde cérébrale entraînée. |
Neuromodulation bimodale : le son et la langue
Le dispositif Lenire, développé par la société irlandaise Neuromod Devices, associe deux stimulations. Des sons passent par un casque, pendant qu'une petite plaque posée sur la langue délivre des impulsions électriques légères. L'idée vient de travaux chez l'animal : un son couplé à une stimulation du toucher déclenche plus de plasticité cérébrale qu'un son seul. Le traitement se fait à domicile, environ une heure par jour pendant 12 semaines.
Trois essais cliniques
- TENT-A1 (2020) : 326 adultes répartis au hasard entre trois réglages, en double aveugle. La gêne mesurée par le THI (Tinnitus Handicap Inventory) a baissé de façon nette dans les trois groupes, et l'amélioration tenait encore 12 mois après la fin pour certains réglages. L'essai ne comportait pas de groupe placebo.
- TENT-A2 (2022) : 191 participants. Changer les réglages à mi-parcours relançait l'amélioration, qui plafonnait après six semaines lors du premier essai.
- TENT-A3 (2024) : 112 participants reçoivent six semaines de son seul, puis six semaines de son et de stimulation de la langue. Chez les patients à l'acouphène modéré ou sévère, 58,6 % ont répondu à la stimulation bimodale contre 43,2 % au son seul. Sur l'ensemble des participants, la différence n'apparaissait pas. Ces résultats ont conduit la FDA américaine à autoriser l'appareil en mars 2023, par la procédure De Novo.
Notre lecture : la neuromodulation bimodale est la technique la plus étudiée de ce tableau, avec un bon profil de sécurité (aucun effet indésirable grave lié à l'appareil). Deux limites restent. Le fabricant a financé et piloté les essais, et aucun n'a comparé l'appareil à une vraie stimulation placebo. Un patient sur deux environ tire un bénéfice, pas tous.
Son et stimulation du visage : la piste du Michigan
L'équipe de Susan Shore, à l'université du Michigan, travaille sur le noyau cochléaire dorsal, un relais du tronc cérébral qui reçoit à la fois les signaux de l'oreille et ceux des muscles de la tête et du cou. Beaucoup de patients peuvent faire varier leur acouphène en serrant les dents ou en tournant la tête : les chercheurs parlent d'acouphène somatique.
Leur essai randomisé, publié en 2023 dans JAMA Network Open, a inclus 99 adultes porteurs d'un acouphène somatique. Trente minutes par jour pendant six semaines, un appareil portable couplait une reproduction de leur acouphène à une stimulation électrique du visage ou de la nuque, avec un décalage calculé à la milliseconde. Le score TFI (Tinnitus Functional Index) a baissé de 12 points en moyenne, alors que le son seul ne changeait presque rien. La sonie perçue de l'acouphène a baissé jusqu'à 11 dB au bout de 12 semaines. Le traitement ne s'adresse qu'aux acouphènes somatiques, et le dispositif n'est pas encore disponible en France.
Stimulation du nerf vague
La stimulation du nerf vague demande d'implanter une électrode au niveau du cou, comme pour certaines épilepsies. Couplée à des sons choisis en dehors de la fréquence de l'acouphène, elle doit aider le cortex auditif à se réorganiser. L'étude pilote de Tyler (2017) a porté sur 30 patients : 50 % de répondeurs dans le groupe stimulé contre 28 % chez les témoins, mais la différence entre les deux groupes n'était pas significative. Les résultats semblaient meilleurs chez les patients à l'acouphène tonal. Une chirurgie pour un bénéfice incertain : cette piste reste réservée à la recherche.
Stimulation magnétique ou électrique du crâne
La rTMS consiste à placer une bobine contre le crâne, au-dessus du cortex auditif, pour y induire de petits courants. Des dizaines d'études existent. La revue Cochrane de 2011 ne trouvait qu'un soutien limité : un seul essai positif sur cinq pour la qualité de vie. La recommandation européenne publiée en 2019 dans la revue HNO se prononce contre son usage dans l'acouphène, faute d'effet constant et de données de sécurité à long terme.
La tDCS fait passer un courant faible (0,5 à 2 mA) par des électrodes sur le cuir chevelu. La même recommandation européenne constate qu'elle ne présente pas de danger, mais qu'aucune étude n'a démontré d'effet sur l'acouphène. Au Royaume-Uni, le NICE n'a émis en 2020 aucune recommandation de pratique sur la neuromodulation : il demande davantage de recherche.
Le neurofeedback EEG
Le neurofeedback part d'une observation : chez beaucoup de patients, l'EEG montre moins d'ondes alpha (8 à 12 Hz, associées au repos attentif) et plus d'ondes delta (2 à 4 Hz) au-dessus du cortex auditif. Pendant une séance, des électrodes mesurent ces ondes et un logiciel les transforme en image ou en son. Quand votre cerveau produit le profil visé, l'image s'éclaircit ou la musique devient plus nette. Après plusieurs séances, vous apprenez à reproduire cet état sans y penser.
Ce que disent les essais contrôlés
L'essai randomisé de Jensen, publié en 2023 dans Brain Communications, a comparé 94 patients répartis en trois groupes : neurofeedback alpha/delta, neurofeedback sur une autre bande de fréquences (bêta/thêta), et intervention minimale sans neurofeedback. Sur le THI, les trois groupes évoluaient de la même façon. Sur l'intensité perçue, les deux groupes de neurofeedback s'amélioraient, quelle que soit l'onde entraînée. Les auteurs concluent que le protocole alpha/delta suffit à obtenir un bénéfice, mais qu'il n'est pas nécessaire.
L'équipe de Zurich de Martin Meyer et Tobias Kleinjung a publié en 2026 une étude de neurofeedback ciblé sur trois régions cérébrales chez des patients âgés. La détresse liée à l'acouphène baissait dans l'un des groupes, sans modification mesurable de l'activité cérébrale entraînée ni de la perception de l'acouphène. Autrement dit, le bénéfice ressenti passe peut-être par l'attention, la relaxation et le sentiment de contrôle, plus que par le réglage d'une onde précise.
Les casques à électrodes sèches
Un EEG classique demande de poser un bonnet, d'appliquer du gel conducteur sous chaque électrode et de laver les cheveux ensuite : trente minutes de préparation, impossible seul chez soi. Les électrodes sèches touchent directement le cuir chevelu, sans gel. Vous posez le casque en une minute, ce qui ouvre la porte à des séances à domicile. En contrepartie, le contact avec la peau est moins bon, et le signal plus sensible aux mouvements et aux parasites.
Une équipe française a testé cette approche. Robin Guillard, Marco Congedo (Grenoble) et le Dr Alain Londero, ORL à Paris, ont publié en 2021 une étude pilote sur 33 patients atteints d'acouphène chronique. Chaque patient a suivi 10 séances de 50 minutes en 5 semaines, avec un casque EEG à électrodes sèches et une interface automatisée, pour augmenter les ondes alpha au-dessus des régions frontales et centrales. Le score THI a baissé de 23 % en moyenne à la fin du programme et de 31 % trois mois plus tard. Aucun effet indésirable n'a été signalé.
Lisez ces chiffres avec prudence. L'étude ne comportait pas de groupe témoin : une partie de l'amélioration peut venir de l'attention portée aux patients ou de l'évolution naturelle de la gêne. La puissance alpha augmentait pendant les séances, mais pas d'une séance à l'autre. Les auteurs eux-mêmes soulignent la question de la qualité du signal avec des électrodes sèches. La faisabilité à domicile est démontrée ; l'efficacité reste à prouver par un essai contrôlé.
Ce qui a le meilleur niveau de preuve aujourd'hui
La recommandation européenne de 2019 classe une seule approche en « recommandation forte » : la thérapie cognitive et comportementale (TCC) spécialisée dans l'acouphène. Elle ne fait pas disparaître le son, mais elle réduit la détresse, les troubles du sommeil et l'hypervigilance. Les aides auditives obtiennent une recommandation favorable quand l'acouphène s'accompagne d'une perte auditive : en redonnant au cerveau les sons qui lui manquent, elles rendent l'acouphène moins saillant. L'information du patient sur les mécanismes fait partie de tous les protocoles.
Ces approches ont l'air moins spectaculaires qu'un casque connecté. Elles restent la base, et rien n'empêche de les associer plus tard à une technique de neuromodulation si les preuves se confirment.
Avant d'essayer un dispositif : six questions à poser
- Quelle étude ? Demandez la publication, avec un groupe témoin ou placebo, dans une revue à comité de lecture.
- Qui l'a financée ? Une étude du fabricant n'est pas fausse, mais elle mérite une confirmation indépendante.
- Quel résultat, mesuré comment ? Un score THI ou TFI, avec la part de patients améliorés, vaut mieux qu'un témoignage.
- Combien de temps dure l'effet ? Cherchez un suivi d'au moins trois à six mois après la fin du traitement.
- Combien cela coûte, et qui paie ? À notre connaissance, aucun de ces dispositifs n'est pris en charge par l'Assurance maladie en France.
- Mon audition a-t-elle été vérifiée ? Un acouphène récent, d'un seul côté ou pulsatile demande d'abord un avis ORL.
Notre approche au centre
Nous ne vendons aucun dispositif de neuromodulation. Si vous suivez un traitement de ce type, nous pouvons l'intégrer à votre accompagnement : la neuromodulation se combine avec la TRT (Tinnitus Retraining Therapy, thérapie d'habituation) et avec le counseling que nous menons au centre. Notre rôle commence par l'évaluation de votre acouphène et de votre audition. Au centre du 10e, membre de l'AFREPA, le bilan comprend une audiométrie complète, une acouphénométrie pour caractériser le son perçu, et les questionnaires validés THI et TFI. Ces scores servent ensuite de référence pour mesurer l'effet de n'importe quel traitement, y compris une neuromodulation que vous choisiriez d'essayer ailleurs.
Si une perte auditive existe, nous adaptons des aides auditives avec thérapie sonore intégrée et nous suivons l'évolution de la gêne. Si la détresse domine, nous vous orientons vers un ORL et un psychologue formé à la TCC de l'acouphène. Nous recevons les patients du 10e et des arrondissements voisins (9e, 11e, 18e, 19e, 20e), entre la Gare de l'Est et la Gare du Nord.
Pour aller plus loin : notre page acouphènes, peut-on guérir des acouphènes ?, acouphènes et sommeil et acouphène pulsatile.
Questions fréquentes
La neuromodulation peut-elle guérir mon acouphène ?+
Aucune étude ne montre de guérison. Les meilleurs essais, sur la stimulation bimodale son et langue, montrent une baisse de la gêne chez environ un patient sur deux, parfois durable douze mois. L'acouphène reste présent, mais il dérange moins.
Le neurofeedback avec un casque à électrodes sèches fonctionne-t-il ?+
Une étude pilote française de 2021 sur 33 patients a mesuré une baisse de 23 % du score THI après 10 séances, et de 31 % trois mois plus tard. Elle ne comportait pas de groupe témoin. Les essais contrôlés suggèrent que le bénéfice ne dépend pas de l'onde cérébrale entraînée. C'est une piste prometteuse et sans danger, pas encore un traitement validé.
Lenire est-il disponible et remboursé en France ?+
Le dispositif a obtenu l'autorisation de la FDA aux États-Unis en 2023 et il est proposé dans plusieurs pays d'Europe. À notre connaissance, il n'est pas remboursé par l'Assurance maladie. Renseignez-vous auprès des centres qui le proposent sur le coût total et le suivi. Si vous choisissez ce traitement, nous pouvons l'associer à la TRT et au counseling au centre.
La stimulation magnétique transcrânienne est-elle recommandée pour les acouphènes ?+
Non. La recommandation européenne de 2019 se prononce contre la rTMS dans l'acouphène, faute de résultats constants et de données de sécurité à long terme.
Quel traitement a le plus de preuves aujourd'hui ?+
La thérapie cognitive et comportementale spécialisée, qui obtient une recommandation forte en Europe. Si vous avez une perte auditive, les aides auditives réduisent aussi la perception de l'acouphène. Un bilan auditif permet de savoir si c'est votre cas.
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Article d'information. Il ne remplace pas une consultation ORL. Données de résultats telles que publiées par les auteurs des études.
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